[Kemono Friends] L’Île du docteur Mirai

Note préliminaire : avec environ un mois et demi, c’est pas le pire des retards sur ce blog.

Il suffit de peu pour transmettre au public un message, une impression, de lui faire découvrir un monde, un univers. Il suffit de peu, mais nous voyons ces dernières années une certaine tendance à la surexplication et à la suranalyse, que ce soit via les monologues d’un narrateur omniscient ou par les commentaires des personnages spectateurs de l’action. Il y a étrangement un côté abruti dans cette tendance ; comme s’il fallait expliquer par le dialogue tout un système, tout un univers, toutes les actions des personnages au public sans qu’il n’ait l’occasion de comprendre et d’interpréter naturellement la situation.

Pourtant, il y a une série qui a su surprendre les spectateurs en étant à contre-courant de cette tendance. Elle a su capter l’attention en dévoilant au compte-goutte son contexte, à construire et développer son univers à l’opposé de ce que la série représentait à première vue. Elle a réussi à totalement déjouer les attentes des spectateurs, pas seulement parce que personne n’en avait pour elle, mais parce qu’elle a su utiliser à bon escient ses évidentes faiblesses pour en décupler ses forces.
Beaucoup se demanderont quelle drogue ai-je pris pour présenter de cette façon une série animée en 3D moche pour furries racontant l’histoire d’animaux à l’apparence humaine. C’est une question légitime car peu ont fait l’expérience de l’avoir regardé pour comprendre une chose essentielle : Kemono Friends est un anime intelligent, et le traitement de son univers tout aussi malin que subtil.

Bienvenue à Japari Park, un gigantesque parc d’attraction zoologique à la Jurassic Park où une mystérieuse substance appelée « Sandstar » a transformé les animaux en quasi-être humain doué de personnalité.
Nous suivons dans cet énorme zoo les aventures d’un personnage ne connaissant alors ni son nom ni son espèce animal. Accompagnée d’un chat serval, notre amnésique part donc en quête de son identité à travers les différentes zones que comporte la réserve zoologique ; tout en prenant garde d’éviter les « Ceruleans », des créatures tout aussi dangereuses qu’énigmatiques et apparemment liés à la Sandstar.

Pour les quelques zigotos du fond qui étaient en hibernation, Kemono Friends est un anime de 12 épisodes de 24 minutes produit par le studio Yaoyorozu et réalisé par TATSUKI.
Ces deux noms ne disent rien à personne et c’est compréhensible, puisque le studio est responsable des animes Tesagure! Bukatsumono (activez les sous-titres) et que le réalisateur y travaillait en tant que directeur de l’animation. Avec deux saisons et un spin-off, Tesagure! Bukatsumono est un anime au concept original, presque novateur : le staff a produit les scripts pour seulement les premières moitiés d’épisodes, le reste étant de l’improvisation quasi-totale de la part des seiyūs. Ainsi, les premières parties d’épisodes sont des introductions hyper méta aux thèmes dont les seiyūs peuvent se baser pour les discussions en « direct ». Normalement dans les animes, il n’y a jamais de grosse improvisation puisqu’on doit produire à l’avance la mise en scène et l’animation car ils prennent beaucoup de temps (les voix « s’attachant » à la fin au travail existant). Ce concept très atypique proche de l’émission de radio/talk show de seiyūs, avec les hors-sujet et les girls talks mais en version animée, a un défaut très gênant : c’est très très moche, que ce soit en animation ou en « image fixe ». TesaBu est désastreusement produit en 3DCGI, avec des problèmes d’intégration constante avec les décors et toute une infinité de défauts techniques parfois proche de l’amateurisme mais surtout par gain/manque de temps. Pourtant, sa laideur ne l’a pas empêché d’être étrangement fascinant même si extrêmement limité en intérêt pour les non-seiyūfags.

Bref, une situation finalement pas si lointaine de notre anime du moment : malgré son côté simpliste (voire simplet), son graphisme peu avenant et techniquement à la ramasse, Kemono Friends a fait sensation lors de sa diffusion pendant la saison d’hiver 2017. Son succès surprise a de quoi laisser énormément de gens sur le carreau, mais contrairement aux blockbusters à la popularité toute aussi haute que le mépris dont on peut en faire preuve, sa particularité est qu’il n’est naturellement pas calibré pour l’habituel (grand) public : Kemono Friends est typiquement un anime pour enfant.

Étant calibré comme un anime pour enfant, Kemono Friends transpire l’innocence et la sérénité. Les designs des personnages sont plutôt mignons et gentillets, la direction artistique simple et claire avec ses couleurs pastels qui adoucit d’autant plus le côté léger et éducatif des épisodes. Chaque rencontre avec un nouveau « Friend » (nom officiel donné aux animaux du parc) est accompagnée d’un bref listing des noms et catégories scientifiques de l’animal. Les pauses publicitaires sont accompagnées d’interviews de soigneurs animaliers expliquant en quelques secondes les caractéristiques des animaux-clés de l’épisode (et enregistré à la zob probablement via conversation téléphonique).
La série se constitue d’un scénario principal en fil rouge et de petites histoires dédiées aux rencontres avec les différents Friends. Pour la plupart simples et candides, elles sont souvent structurées de la même façon : « l’héroïne rencontre de nouveaux Friends > les Friends ont un petit soucis > l’héroïne les aide > l’affaire est réglée dans la joie et la bonne humeur > l’héroïne continue son chemin ». Le ton n’est pas toujours loin des mièvreries enfantines des dessins animés contemporains occidentaux ras la pâquerette, sans aller jusqu’au niveau des Bisounours et Télétubbies. Pourtant, il y a un côté presque relaxant, apaisant même avec son ambiance saine et coulante à découvrir la personnalité de ces Friends avec pêle-mêle une serval genki, une hippopotame mère-poule, une castor hyper-angoissée, une alpaca serveuse de thé, une lionne paresseuse, une élan guerrière, une pic champêtre maîtresse hôtelière et pleins d’autres.

Ce côté enfantin et techniquement « sommaire » de la série sont des faiblesses évidentes. Ils participent grandement au mépris caractérisé d’une majorité d’amateurs de japanimation, et cela à juste titre. Pourtant, ces défauts sont en réalité ce qui fait sa force, même son génie : ce côté enfantin et sommaire est une façade. Une façade qui cache sous plusieurs niveaux de lectures des éléments communs à la science-fiction post-apocalyptique.

Eh oui, Kemono Friends se déroule dans un monde post-apocalyptique.
Bien que ce n’est guère un véritable spoil, un des grands intérêts grandissants pour cet anime vient du fait que nous découvrons au fur et à mesure l’étendue de ce monde abandonné par les humains dont la faune et la flore ont repris le dessus.

Il suffit de peu pour transmettre aux spectateurs un message, une impression, un doute. C’est justement la force de Kemono Friends : sa capacité à présenter son univers post-apocalyptique avec très peu d’éléments, sans dénaturer son côté léger et quelques fois enfantin. Il ne lui suffit que de petits éléments de décor, d’un son, d’une phrase ou d’une inscription dans ses innocentes histoires d’animaux personnifiés. Il est un exemple réussi où des décors et des environnement seuls racontent bien mieux que les longs monologues explicatifs des univers de fiction-fantasy.
Il suffit de peu, et la série s’en accommode parfaitement en utilisant intelligemment la quête initiatique de l’héroïne. Loin d’être novateur aux autres œuvres du genre, le simili road trip de nos personnages principaux servent à faire défiler petit à petit les indices sur ce monde post-apo. Dans ce futur lointain où les humains semblent avoir disparus et où les quelques indices bien cachés peuvent nous faire réfléchir au pire, les restes de la civilisation humaine sont omniprésentes dans ce Jurassic Park-like familial. Les quelques infrastructures sont encore debouts et parfois fonctionnelles, les panneaux de signalisation couverts de lierres et de rouilles, les ponts et les moyens de transport tombés en désuétude et incompris de la faune locale : même étant douées de logique et d’intelligence humaine, les Friends vivent parfois au milieu de vestiges technologiques sans les comprendre.



C’est une fascinante série où sa légèreté et sa naïveté enfantine participe grandement à la subtilité de son univers fondamentalement sombre. Elle devient de plus en plus fascinante à mesure que les épisodes et les petits détails s’enchaînent. Ces éléments nous apprennent toujours un peu plus sur l’univers et l’histoire du parc, sans même que la mise en scène ne fasse particulièrement d’effort pour les mettre en lumière. C’est davantage la cohérence de sa réalisation et ses ingénieux niveaux de lecture cachés qui rendent l’expérience éblouissante. Tout est « montré » de manière naturelle, avec un petit côté dissonant entre l’innocence des histoires et les détails de ce monde post-apocalyptique.
Dire du bien de Kemono Friends, c’est un peu finalement dire du bien de Mad Max: Fury Road. Bien évidemment pour le contexte post-apo, mais aussi pour leur efficacité en matière de Worldbuilding, de développement d’univers. Pratiquement toute l’exposition du monde de KemoFure et de Fury Road se fait sans qu’il y ait besoin d’une ligne de dialogue explicative. L’univers est raconté en grande partie par le visuel, la mise en scène et les décors. Dans les deux œuvres, c’est le spectateur qui doit interpréter les signes (visuels) pour prendre conscience des sous-entendus.

Le monde de Kemono Friends est truffé d’indice plus ou moins facile à repérer et à interpréter. Un des indices les plus frappants reste sans conteste son générique de fin. À lui seul, il résume tout ce que représente l’anime.
À première vue, c’est un bête Powerpoint de photos sur une chanson. Mais très rapidement vient la réflexion du « pourquoi une chanson aussi joviale pour un décor aussi tristounet ? », « pourquoi des photos en noir et blanc de manèges abandonnés ? ». La réponse est que toutes ces photos proviennent de véritables parcs d’attractions abandonnés. Entre autres :
– la montagne russe et la promenade en dessous viennent du Jester Coaster, attraction se trouvant au parc Six Flags New Orleans (États-Unis) abandonné depuis l’ouragan Katrina en 2005 ;
– l’entrée du bâtiment vient d’une salle des fêtes d’un parc d’attraction abandonné depuis 1993 sur l’île Bois Blanc (Canada) ;
– la grande roue est la plus iconique des références puisqu’elle ressemble à s’y méprendre à celle de Prypiat (Ukraine), ville abandonnée à cause de la catastrophe de Tchernobyl (« ressemble » parce qu’en réalité elle se trouve à Pervouralsk en Russie).
Ce qui est d’autant plus amusant est qu’elles représentent chacune une cause typique des univers post-apo : une catastrophe météorologique, une catastrophe économique et une catastrophe nucléaire. Les conspirationnistes sont bien entendus aux anges.




Au delà des qualités et des défauts intrinsèques de cette série, ce qui est surprenant, choquant même pour moi qui a adoré regarder cette série, est sa popularité.

Paradoxalement mais guère étonnamment, la majorité du public de Kemono Friends sont des hommes otaques. Bien qu’il soit calibré comme un anime pour enfant, son horaire de diffusion nocturne comme pratiquement tous les autres animes était bien sûr incompatible pour avoir ce « type de public ». La production avait justement prévu qu’il soit regardé en VOD par ce public cible, et sa popularité de plus en plus grandissante sur les réseaux sociaux (Kemono Friends a été plusieurs fois dans les meilleurs tendances Twitter) et à première vue incompréhensible ont permis une explosion de la série sur les plateformes de VOD japonaise… par certes un public beaucoup plus otaku et adulte que prévu. Internet étant internet, les fanarts parodiques et illustrations se sont multipliés même pour les personnages qu’on ne voit qu’au total deux minutes (best girl). Et force est de constater que cet « effet Touhou » rappelle que les chara-designs sont suffisamment uniques et bien conçus pour que les artistes donnent leurs interprétations des personnages et participent d’autant plus au phénomène : Mine Yoshizaki, le créateur de Keroro Gunsō, est non seulement le chara-designer de Kemono Friends mais également le créateur du concept (tandis que le réalisateur TATSUKI peut parfaitement être crédité co-créateur tant il a étendu les bases données par Yoshizaki).

D’après Oricon, son volume 1 Blu-ray/DVD s’est vendu à 12650 exemplaires dès sa première JOURNÉE de commercialisation. À titre de comparaison, l’anime de la saison d’hiver 2017 ayant eu le second meilleur chiffre de vente est une suite ayant vendu au moins 11470 exemplaires à sa première SEMAINE de commercialisation. Pourquoi exactement 12650 exemplaires à la première journée ? Les stocks étaient simplement épuisés, jusqu’à ce que la production accélère pour subvenir à l’énorme demande et que le staff annonce la vente ahurissante de 120000 exemplaires pour les volumes 1 et 2. Mais nuançons un peu la situation par deux éléments expliquant ces chiffres : le prix d’un volume de Kemono Friends est en moyenne moitié moins cher qu’un volume d’anime standard, et chaque volume de Kemono Friends s’accompagne d’un atypique artbook bien rempli rendant l’opération beaucoup plus intéressante pour les acheteurs (ce qui explique aussi le classement de la série en « livre/artbook » sur les sites de ventes en ligne). Ce business model atypique vient de Kaji Masa, producteur chez Kadokawa, qui voulait tenter une approche différente des habituels « Blu-ray avec léger bonus matériel » ou « Blu-ray avec billet d’entrée pour des events avec des seiyūs ». L’idée est de vendre l’oeuvre comme un « livre avec un Blu-ray en bonus », et ainsi attirer les acheteurs de la même façon qu’un client lambda soit intrigué en voyant la couverture ou la tranche d’un livre dans l’étagère d’une librairie.
Malgré tout, le dernier et quasi-unique cas s’y rapprochant reste la série Girls und Panzer, devenue maintenant un gros best-seller dont les volumes Blu-ray/DVD continuent de se vendre encore aujourd’hui jusqu’à périodiquement pointer son nez 5 ans plus tard dans les meilleures ventes sur Amazon Japan.
De plus, c’est aussi la même histoire pour les goodies avec les boutiques plusieurs fois dévalisées (certes, à la base en nombre relativement très limités), events (avec cosplays omega kawaii), adaptation au théâtre (annoncé à une rapidité ahurissante un mois après l’anime) et même émission de variété mainstream (promotion pour le coup très atypique). Et comble du succès : l’augmentation des visiteurs aux zoos et un pingouin ayant trouvé l’amour véritable.

Un véritable et surprenant succès commercial, d’autant plus intéressant au vu de l’échec absolu c’est une adaptation/promotion du du jeu éponyme sur Android/iOS dont l’éditeur Nexon a fermé l’application un mois avant la diffusion de l’anime. Le but de l’anime et du jeu était d’établir une nouvelle propriété intellectuelle, une nouvelle franchise multimédia basée sur le concept d’animaux anthropomorphisé. Bien qu’il soit sorti plusieurs mois avant l’anime, avec un business model d’abord payante puis en free to play, le jeu a été développé pratiquement en parallèle à l’anime et s’est simplement avéré plus rapide à produire. Les matériaux de base ont été utilisés différemment entre l’équipe en charge du jeu et l’équipe en charge de l’anime.

Le succès actuel a évidemment fait réfléchir l’éditeur sur sa décision, mais le plus fascinant est que la fermeture annoncée a été un élément-clé du succès de l’anime. Le réalisateur TATSUKI a avoué lors d’une interview (de TROIS HEURES !) dans le volume 1 Blu-ray que l’échec commercial retentissant du jeu a joué un rôle dans la profondeur d’univers et la liberté de réalisation. L’équipe de développement du jeu avait utilisé les matériaux de base pratiquement tels quels, tandis que Tatsuki a préféré développer davantage l’univers et a profondément modifier le ton et le visuel jusqu’à vraiment être co-auteur du concept. Le destin même funeste de l’application a généré une certaine mise en lumière, quoique malheureuse, sur l’anime avant sa diffusion.
Le miracle de production continue puisqu’il n’a fallu qu’une minuscule équipe de dix personnes (!) sacrément bien soudé avec un budget très limité (!) pour un travail s’étalant sur à peine cinq cents jours (!). C’est extrêmement peu pour une série comportant 12 épisodes de 24 minutes et diffusés semaine après semaine (le staff n’avait même pas pu animer à temps les roues du bus dans le générique d’ouverture !). Le résultat reste certes un désastre technique à presque tous les niveaux, mais certains effets ne sont pas mauvais et le staff s’en amuse même pour un effet comique et mignon un peu méta.

Chacun peut trouver son intérêt dans la série : on peut aussi bien le regarder comme un anime pour enfant avec ses histoires innocentes, comme un anime iyashikei avec ses effets secondaires apaisants, comme un anime pour furries avec ses personnifications d’animaux kawaii, comme une curiosité dont l’engouement ne cesse d’étonner ou être émerveillé devant tant d’habileté dans la narration et le traitement logique de son univers avec ses différents niveaux de lectures. Mais finalement, ce qui fait le succès incroyable de Kemono Friends, ce sont tout ces éléments à la fois.

De par son écriture et sa mise en scène, de par son ambiance et sa cible originelle, de par sa technique à la ramasse et son origine de franchise destinée à mourir dans l’indifférence comme son free to play sur mobile, Kemono Friends représente un espoir, une exception, un miracle dans cette marée d’adaptation de jeu et de livre en tout genre. La série prouve qu’il est toujours possible de faire des séries ingénieuses, malignes et subtiles peu importe le genre et les moyens. Mais elle représente aussi une inquiétude non surprenante et déjà présente, une énième preuve de la fragilité du système de financement et de production d’anime qui ne cesse d’être encore plus prononcée avec l’augmentation des séries produites à la vitesse éclair et à la zob pour tout et n’importe quoi.

EDIT du 31/07/2017 : quelques erreurs factuelles et davantage d’explications ont été rajoutés dans cet article grâce à cette interview d’un producteur et d’un staff du studio.

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